“Dessine-moi un mouton”, disait au milieu du désert le petit prince. Dessinez sur un sombre immeuble de six étages un immense héron bleu débouchant  plein ciel – et la rue morne du Porto Fluviale s’illumine. Première balade en liberté de l’Union après le temps des confinements, masques de rigueur, grand soleil: nous sommes en plein quartier Ostiense, zone industrielle du Porto Fluviale, entre Tibre et via Ostiense, où Laurence Morel-Chevillet et Benoît Genet nous ont entrainés – sous la houlette de Simona Capodimonte, historienne de l’art, et grande specialiste de l’art urbain – à la découverte du “street art”, l’art dans la rue. Ludique. Car nous plongeons dans une autre Rome, un dynamisme sans normes, et le triomphe de l’imaginaire et du jeu sur la grisaille d’un quartier prolétaire né au début du XXème siècle autour de sites industriels – Italgas et ses gazomètres, la centrale électrique Montemartini -, jouxtant le port sur le Tibre  où débarquait le charbon.

Nous sommes ici aux origines mêmes du “street art” romain, explique Simona Capodimonte.

Tout a commencé via delle conce, sous le pont ferroviaire, où dormaient, et dorment encore, des sans logis: sur ces murs encrassés, on passe progressivement des tags vengeurs ou transgressifs, du writing, à l’élaboration de l’image et du message. L’un des premiers artistes urbains romains, Gojo (au siècle, Paolo Colasanti), valeur consacrée, est venu nous rejoindre pour nous raconter sa propre aventure – qui passe par Venise, décors pour La Fenice, Moscou, à l’Institut italien de la culture, la Sibérie, sur les parois d’un ancien  goulag, l’Amérique latine ou …Clermont-Ferrand, où il a remporté en 2009 le grand prix du Festival international du court métrage, pour une video sur ses oeuvres. L’image naissante: à un bout du tunnel, côté cimetière des Anglais, un portrait de Shelley, à l’autre bout, côté porto fluviale, Gramsci, auteur: Ozmo (peu d‘état civil sur les murs…).

Quelques mètres plus loin, via del Porto Fluviale, deux piliers du “street art” ostiense: d’abord, une immense caserne désaffectée, occupée par d’innombrables familles et vouée il y a une dizaine d’années à la démolition, qui présente (au total 2.000m2)  une série de 27 mega-visages : les fenêtres sont les yeux, du front surgissent, surréalistes, les rêves, l’injustice, l’exploitation, la pollution, les soucis: pour l’un d’eux, une  arche de Noë; façade latérale sur l’Ostiense: un grand navire-métropole, symbole de la civilisation du profit, en train de couler. L’auteur, célèbre mais inconnu, comme Banksy, signe : BLU. Le fait est que l’intervention de BLU entre 2012 et 2014 a sauvé la caserne et ses occupants, défiant les interdits officiels et mobilisant le quartier et l’intelligentzia romaine, nous raconte Simona Capodimonte. Anecdote: BLU avait commencé à peindre des murales à Bologne, dans les années 90. Lorsque la municipalité a voulu en prélever quelques-uns pour une grande exposition, il a effacé tout ce qui restait sur les murs: c’étaient, pour lui, des oeuvres en liberté, pour la rue, pour les gens, non pour l’enfermement et le circuit de l’argent.

Et puis, juste en face, ce grand héron, et sous ses pattes, une pieuvre noire, symbole évident de pollution: Iena Cruz (Federico Massa, milanais, autre célébrité mondiale désormais basé à New York), l’a réalisé, lui, en 2018, mais sur commande officielle (la propriétaire de l’immeuble, Veronica de Angelis, famille de constructeurs), en utilisant une peinture spéciale, Airlite, conçue pour absorber la pollution (intense dans le quartier) – 1000 m2, la plus grande peinture murale européenne anti-smog: son efficacité équivaut, dit-on, à un bois de trente arbres. Titre de l’oeuvre: Hunting pollution. Puis au fil des rues, thèmes et styles changent en liberté. Les jeunes discutent, les adultes se posent des questions, car tout ici est symbole et message parfois cryptique.

Via dei Magazzini Generali, vingt six portraits géants défilent à hauteur d’homme sur plus de 50 m: c’est le Wall of Fame de J.B. Rock, un alphabet de célébrités, de Alighieri Dante (légèrement hargneux) à Zorro en passant par Gagarine, mais au centre, niveau M, la mère de l’artiste. Une manière de communiquer les valeurs positives de l’humanité, la famille, l’amitié, le courage, la créativité. De l’autre côté de la rue, d’autres grands visages, anonymes, peut-etre habitants du quartier, regardent les célébrités (duo d’artistes Sken&Lex). Plus loin, une bande dessinée au sommet d’un immeuble représente des héros de walt disney autour (en toute modestie) de la création de l’homme de Michel Ange, doigt de Dieu effleurant le doigt d’Adam, bref, la Sixtine… (Mr Kleva et Omino 71, pour la société Cartoon network). Nous voici près du gazomètre: grande fresque de Diamond + Solo (2019), deux artistes travaillant en duo, conjuguant l’esprit Liberty et Roy Lichtenstein, pour illustrer les joies du gaz, et de l’Italgas: deux jeunes femmes claires, sereines, tenant une petite flamme, et, leur faisant face, vaguement menaçante ou  simplement sur-puissante, une femme, visage bleu cheveux rouges, regard fulgurant, portant le nom d’un personnage de manga japonais, Akira – et on s’interroge, là comme ailleurs, sur la polyvalence du symbole…Trop de choses pour pouvoir tout citer. Retour via del porto fluviale: notre dernière image, pacifiante, s’allonge au-dessus de la Poissonnerie Ostiense: un  grand homme nage, comme de juste, entouré de poissons, et saisit un grand bras blanc qui émerge de l’eau (Agostino Iacurci, 2011) : beauté de la nature et sauvetage en cours.

Difficile de tout citer. [Tout n’est pas nécessairement génial, mais rien n’est ennuyeux]. Naguère prolétaire, le quartier, avec le street art, est devenu quelque peu branché. Il faut aller voir…et marcher. Poétique ou politique, écolo ou freudien, art de la rue et du dialogue avec le passant, contestataire mais désormais bien reconnu, inclassable mais bourré de citations classiques et de symboles: nous n’avons pas fini de vivre le street art! Car il y a d’autres quartiers déshérités dans les périphéries romaines ….Nous remercions avec effusion Simona Capodimonte, qui nous a introduits, pour beaucoup d’entre nous, dans ce nouveau monde effervescent.

Viviane Dutaut Ceccarelli

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